Il a eu quatre‐vingt‐trois ans…

Marcelle Tinayre | L’Ombre de l’amour (1909)

— Il a eu quatre‐vingt‐trois ans, l’autre semaine, dit Fortunade. La tête n’y est plus… Il ne comprend pas… Allons‐nous‐en.
Mais Denise était comme fascinée… C’était donc là le célèbre metje de Monadouze, le forgeron sorcier, le maître des sorts et des envoûtements, devant qui trois générations de paysans avaient tremblé. Dupe de ses propres manigances ou simulateur habile, il était là, vaincu par le médecin, par l’homme des livres et des laboratoires, réduit à cette animalité qui n’inspirait pas la compassion, certes, mais qui était majestueuse et presque terrible…
Isolé sur les confins de l’extrême vieillesse, comme un ermite sur un mont, hors de l’espèce, hors de l’âge, il semblait fait de la même matière que les arbres et les rochers, os de pierre et muscles ligneux, avec une face de bête sacrée. Sans doute, il ne comprenait plus la parole humaine, mais il entendait pousser l’herbe, et rôder la taupe, et, comme ses chiens, il sentait la mort quand elle entre dans toutes les maisons ou quand elle s’installe au fond d’un être.
— Allons‐nous‐en, mademoiselle ! répéta Fortunade. Il ne voit plus ; il n’écoute plus… et il restera, comme cela, des jours, et des nuits… Tout à coup, il paraît se réveiller : il mange et il dit quelques mots… et puis il redevient tel qu’une souche.

Marcelle Tinayre, L’Ombre de l’amour, Maiade éditions, 2007, p.254–255.

Son collier de barbe, énorme, lui donne un air de bête humaine.

Marcelle Tinayre, L’Ombre de l’amour, Maiade éditions, 2007

La médecine ne pouvant parfois pas tout, inquiète de l’état de santé du jeune Jean Favières, Denise se rend, accompagnée de Fortunade, au Chastang, chez le père Veydrenne, le vieux metje qui n’est alors plus que l’ombre de lui‐même…

— Oh ! sûr, qu’il manque des choses, mais quoi?… on s’en passe… Et puis, le père est là… Il sait les bonnes herbes et les paroles… Ah ! il en a guéri, des gens, aux temps d’autrefois!… On venait de Chamberet et d’Argentat, oui, des deux bouts du département pour le voir… Le mal de rate, le mal de poumon, les enfants noués, l’eau qui gonfle le ventre, le père avait des secrets pour tout ça… Et tiens, ce soir, il m’a charmé ma fièvre!… Quand tu seras malade, tu le feras venir… sans que personne le sache… Il ira bien, pour toi, rien que pour toi… Mais faudra pas le dire… Si le médecin le savait, le père paierait l’amende au tribunal… Le médecin!… le médecin!… Il jura brutalement. — Qu’est-ce qu’il voulait espionner, chez nous ? Je l’ai f… à la porte… Il a pris tous les clients du père, à force de menteries et de méchancetés!… — Vous parlez trop, Martial Veydrenne… Votre fièvre n’est pas bien charmée!… Taisez‐vous donc… Et vous, le grand, dites‐lui donc qu’il se taise ! Le metje hoche la tête et sa bouche édentée mâchonne des mots patois parmi la broussaille de sa barbe sale. Naguère, il fut une puissance, dans le pays… Mais depuis si longtemps qu’il a éteint sa forge et cessé son métier de mage et de rebouteux, sa cervelle s’est durcie, sa langue paralysée, dans la solitude…

Marcelle Tinayre, L’Ombre de l’amour, Maiade éditions, 2007, p.124–126.

Le père Veydrenne de Marcelle Tinayre est une référence évidente au reportage que Gaston Vuillier publie dans le Tour du monde en 1899, « Chez les magiciens et les sorciers de la Corrèze » et plus particulièrement au metje Chazal qui pratique le martelage de la rate.